REGARDS

La manière dont chacun approche une œuvre



Regarder une œuvre n’est jamais un geste neutre.
C’est une manière d’entrer dans le monde — ou de s’en tenir à distance.
Devant une peinture, chacun avance avec ce qu’il est, avec son histoire, sa fatigue, son attention du jour.
Il n’existe pas un regard juste, mais une pluralité de regards possibles.



Le regard de loin



Il y a ceux qui regardent d’abord à distance.
Ils s’arrêtent à quelques pas, comme on observe un paysage avant d’y entrer.
Leur regard embrasse la totalité : la composition, l’équilibre des masses, la morphologie générale de l’œuvre.

Ils perçoivent la peinture comme une architecture silencieuse.
Les lignes se répondent, les couleurs s’organisent, l’espace respire ou se resserre.
La figure humaine, si elle est présente, devient une forme parmi d’autres — inscrite dans un ordre plus vaste.

Ce regard-là cherche une cohérence.
Il pense avant de sentir.
Il lit la peinture comme une construction tenue, presque comme une évidence.



Le regard qui s’approche


D’autres avancent.
Instinctivement.

Ils ne s’attachent pas à l’ensemble, mais à ce qui résiste.
Un détail les retient :
une main légèrement floue,
un regard qui ne se donne pas,
une zone laissée volontairement en suspens.

Pour eux, le détail n’est pas un fragment secondaire.
Il est une porte d’entrée.
À travers lui, l’œuvre cesse d’être une image pour devenir une expérience intime.

Ils interrogent la peinture comme on interrogerait une mémoire ancienne.
Quelque chose résonne, sans toujours savoir pourquoi.



Le regard sans méthode



Il y a aussi ceux qui ne savent pas comment ils regardent.
Ils n’analysent ni la composition, ni le détail.
Leur regard circule, revient, hésite.

Ils ne cherchent pas à comprendre.
Ils restent.

Ce regard-là est souvent le plus juste, parce qu’il ne demande rien.
Il laisse l’œuvre venir à lui, à son rythme.
Sans attente.
Sans vocabulaire.



Quand le regard s’inverse



Parfois, un basculement s’opère.
À force de regarder, quelque chose change de direction.

Ce n’est plus vous qui observez l’œuvre.
C’est elle qui vous tient.

Une posture, un silence, une présence vous atteint sans passer par le raisonnement.
La peinture ne raconte pas une histoire :
elle réveille une sensation enfouie, une familiarité inattendue.

À cet instant, le regard devient rencontre.



Ce que l’œuvre accepte



Une œuvre n’impose jamais un point de vue.
Elle propose une profondeur.

Libre à chacun de rester à la surface,
d’en parcourir la structure,
ou de s’y perdre dans un détail presque invisible.

C’est peut-être là la véritable force d’une peinture figurative :
offrir un espace où les regards ne se ressemblent pas,
où le visible n’est jamais épuisé,
et où regarder devient déjà une manière de se révéler.







Une œuvre ne demande pas à être comprise,
seulement à être regardée — différemment, chaque fois.







Certaines peintures semblent avoir été faites pour cela.
Non pour être vues rapidement, mais pour accompagner un regard qui revient.
Elles ne s’imposent pas.
Elles tiennent.

Alain Rouschmeyer

Alain Rouschmeyer est surtout connu pour ses peintures acryliques sur toile moyen format et ses dessins contemporains à l’encre. Observateur du quotidien, il analyse la balade humaine à travers les postures et les espaces traversés, comme pour sonder le banal et en capturer le parfum. Son itinéraire artistique l’invite à travailler l’architecture dans laquelle il aime porter la réflexion sur les espaces de vie et les transversalités qui en définissent les usages. Comme un poète analyste, le travail d’Alain Rouschmeyer navigue entre réalité et intimité laissant apparaitre l’attachement et le détachement au gré d’une volonté consciente. Il explore la dimension cachée d’un quotidien qui ne cesse de nous interpeller comme une musique de jazz ou un blues chaleureux. Le romantisme dont il assume intégralement la traduction contemporaine et intemporelle habite le support comme un espace impliqué.

https://www.alainrouschmeyer.art
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Habiter l’intime