Marcher à deux
Il y a des gestes qui ne relèvent plus de l’élan, ni même du désir d’être vus.
Des gestes qui se sont déposés dans le temps, patiemment, jusqu’à devenir une manière d’être au monde. Marcher côte à côte en fait partie. Tenir la main de l’autre, non pour se rassurer, mais parce que cette présence-là est devenue naturelle, presque silencieuse. Une évidence acquise au fil des années.
Dans plusieurs de mes peintures récentes, ce geste revient. Un couple senior avance, sans hâte, dans des paysages différents. Le décor change, la lumière se transforme, les saisons passent. Pourtant, quelque chose demeure, immuable : la manière dont deux corps occupent ensemble l’espace, avec la même retenue, le même rythme, la même confiance tranquille.
Face à la mer, la marche s’ouvre vers l’horizon. Le couple avance non pas pour atteindre un point précis, mais pour rester dans cette ligne partagée où le regard se perd au loin. La mer n’est pas un symbole appuyé, elle est une respiration, un espace vaste qui accueille la continuité du lien. Rien n’est spectaculaire. Tout est tenu.
Dans la vieille ville, le pas se fait plus lent encore. Les pierres, les façades, les rues étroites portent une mémoire accumulée, presque palpable. Ici, la marche devient intérieure. Elle épouse les détours, les aspérités, les souvenirs déposés dans les murs. Le couple semble connaître ce chemin depuis longtemps, comme on connaît une phrase que l’on n’a plus besoin de finir.
Puis vient le parc. Un lieu ordinaire, familier, traversé chaque jour par d’autres corps, d’autres pas. La marche y est simple, presque quotidienne. Rien ne distingue ces figures, sinon leur manière d’être ensemble. La main tenue n’est pas un signe adressé au monde. Elle n’explique rien. Elle ne cherche pas à émouvoir. Elle est là, parce qu’elle a toujours été là.
Ce qui m’importe dans ces peintures n’est pas le couple comme sujet, encore moins comme image romantique. Il s’agit plutôt d’une posture, d’une façon d’habiter le temps à deux, sans emphase, sans mise en scène. Ces figures ne se regardent pas. Elles regardent devant elles. Elles partagent une même distance, une même économie de gestes, une même manière d’avancer sans se presser.
La peinture figurative permet cela : rendre visible ce qui ne fait plus événement, mais qui soutient tout le reste. Elle permet de faire exister ce qui, dans nos vies, ne se raconte plus, parce que cela dure. Marcher ensemble, longtemps après que l’élan des débuts s’est transformé en continuité. Continuer, non par obligation, mais par accord profond.
Ces œuvres ne cherchent pas à raconter une histoire précise. Elles prolongent quelque chose. Un silence habité circule entre les deux figures, un silence que le spectateur peut rejoindre sans y être invité. Dans cet espace-là, chacun peut reconnaître une marche déjà vécue, un lien familier, ou peut-être une espérance plus lointaine.
Rien ne se conclut vraiment dans ces tableaux. Ils laissent la place ouverte. Ils avancent encore, doucement, à la même allure.
Ces peintures s’inscrivent dans une démarche de peinture figurative contemporaine, attentive aux gestes simples et à la continuité des liens humains.